Point Sud, Punta Arenas


27-28-29-30-31 janvier Punta Arenas

Météo


Le bus surgit dans la rue depuis un garage planqué à l’arrière du bâtiment. Béatement, nous l’attendions sur le trottoir devant l’agence, picorant une empanada, lézardant sous le soleil de midi comme si nous étions dans un pays chaud. Nous n’avons pas encore intégré les réflexes patagons, ici tout se passe à couvert. On baisse de 5 cm la vitre de la voiture pour parler à un pompiste ou autre ; on est invité à entrer dans les maisons quand on demande un renseignement dans la rue ; on ne se promène pas, on avance vite la tête baissée même quand le soleil estival vient réchauffer l’atmosphère.

Ces jours-là sont si rares qu’ici, on ne pense même pas à changer les habitudes de calfeutrage. Quand le baromètre affiche +20°, un patagon bien dans sa peau affirme joyeusement qu’il ne pourrait pas vivre sous les tropiques tandis qu’on lui sourit sous notre laine polaire en ne pensant pas un instant se trimballer en Tee-shirt comme il le fait.
Croyez-moi à Punta Arenas (53° latitude sud), ça ne s’est pas arrangé. Dans le bus, la condensation rend la contemplation de la steppe difficile alors on somnole. De temps en temps en essuyant la vitre, on aperçoit une baraque en tôle, des milliers de moutons gris couverts d’une laine épaisse et dense indispensable à leur survie, quelques nandous qui nous émeuvent (sorte d’autruche locale). 


Des centaines de vaches noires, fières descendantes des ganaderias andalouses, paissent and love… encore une belle mutation génétique ! Des gros lièvres, puisque je les vois, fusent dans tous les coins. Des touffes d’herbes sur fond caillouteux, quelques lengas qui font le tronc rond afin de s’accorder aux vents dominants, complètent le paysage. C’est toujours aussi vide, c’est toujours aussi planant.








Spécial Manolo






Routine

Bon, finie la rêverie, faut trouver une turne, toutes nos demandes de couchsurfing ayant échoué. Une enseigne aux allures de motel nord américain attire notre regard. L’alojamiento Monterrey, 700 (y pico) calle Bories fera l’affaire, pas trop cher (24000 pesos), une patronne gironde et sympathique mais ça par ici, ce n’est pas une exception. Enfin un peu d’intimité et de liberté ; enfin se balader à poil dans la piaule, semer son petit bordel en moins de deux, c’est bon. Depuis 1 mois entre dortoir commun et couchsurfing, nous étions privés de ces petits bonheurs simples.

Interlude

De joie, le soir nous dînerons dans un Tenedor (fourchette) libre, j’adore cette idée de savoir les fourchettes libres… et nous nous offrirons une bouteille de Frontera de chez Concha y Toro, cépage Carménère, notre préféré depuis notre arrivée au Chili. Ce cépage courant dans le bordelais jusqu’à la crise du Phylloxéra, a retrouvé ici une terre d’élection. Bon point pour le Chili : Le vin premier prix (on n’a pas tenté les bricks de pinard fort communs) n’est pas forcément dégueulasse. En Argentine, nous n’avons pas eu cette impression et nous devions mettre quelques pesos de plus afin de ne pas nous retrouver avec un infâme picrate.

Choyons Ushuaia déchue


Porvenir, à la croisée des chemins
Porvenir, capitale de l’Île de la Terre de Feu, Région XII, Magallanes-Tierra del Fuego, dimanche 31 janvier 2011, 19h, retour vers Punta Arenas sur le Cruz Australis.
Capitale tranquille, elle compte un peu moins de 7000 habitants, rien à voir avec sa tapageuse voisine Ushuaia, sauvée de l’oubli par le marketing international. Les gouvernements argentins, inquiets du développement de Puntas Arenas, surent orchestrer des campagnes dignes de leur cousin nord américain. Dans les années 60, Ushuaia était peuplée aux trois-quarts par des chiliens. Si on n’y prenait garde, ce petit port de pêche perdu et inconnu dans le trou du cul du monde allait se sentir plus chilien qu’argentin. Faut-il préciser que les deux pays sont à couteaux tirés depuis un bail ?
Des zones franches hyper attractives, authentiques Eldorados financiers, ont fleuri à partir des années 70, puis le tourisme, la seconde mamelle, a progressivement pris le dessus, surtout depuis la crise de 2001. Comment ne pas aller à Ushuaia quand tu es français en Argentine ? Même au fond du Béarn, de la Creuse ou du Jura, on connaît Ushuaia, merci Nicolas. Le tourisme c’est ça qui fait pêter la Terre de Feu plus haut que son cul ! Ça marche, pas moins de 6 avions par jour depuis BA et des touristes qui se dirigent obéissants vers la fin de la terre, un véritable exode, une promesse, brillante comme un miroir aux alouettes.
Beaucoup en reviennent déçus : « bof, c’est pas terrible… ya que des touristes… c’est assez moche… tout est cher… ah mais les environs c’est beau… voui  mais quand t’es à pied, t’es à pied, c’est pas le pied… » mais quand faut y aller, faut y aller, yallah !
Nous, on a essayé. Têtus comme des bourriques, on avait repéré la route : Punta Arenas (ferry : l’occasion de traverser le détroit de Magellan) - Porvenir (bus) - Ushuaia, ça nous semblait logique et simple. Ben non ! Pour aller de Porvenir à Ushuaia, faut impérativement partir de Puntas Arenas, pas de bus direct. 
Finalement, c'est beau Punta Arenas
Si tu rattrapes un bus par la route nord depuis Porvenir, tu payes de toute façon le prix fort depuis Punta Arenas, pas moyen de faire autrement. Si tu es jeune et que t’as la rage la soluce, c’est les camions mais bon on a reculé. Autre soluce, draguer un descendant des croates chercheurs d’or qui ont fondé cette capitale en 1894 et qui a maintenant une bagnole et qui va à Ushuaia. Ça marche bien quand le pesos argentin est plus faible que le pesos chilien, ce qui n’est pratiquement plus le cas en ce moment.
Du coup, on s’est dit qu’on n’irait pas à Ushuaia et pis c’est tout et c’est comme ça, na !


Adieu rêves conquérants


On s’est quand même fait la traversée du détroit, on a visité Porvenir et on est revenu. Juste un pied en Terre de feu, la fin du monde c’est pas pour demain, enfin pas pour nous !
C’est bien une gaminerie de vouloir traverser le détroit de Magellan, un truc de gosse qui a rêvé devant les cartes du monde, qui ne se réveillait vraiment que devant les épopées historiques et se rendormait vite fait sitôt que grammaire arrivait à grands pas.

Avant la traversée prévue à 15h30, nous sommes tombés par hasard sur une fête chilote à ne pas confondre avec chilienne. Un festival folklorique avec des stands de bouffe collés, serrés, entôlés, abrités autour d’une place improvisée pour l’occasion. Au choix ya : chocholas, milcao, chapalete, curanto, empanadas de mariscos, paila marina, cazuela de luche, asado divers… heu ! donc nous avons choisi un chochola parce que ça ressemble à un gâteau à la broche sans en être un.


En fait c’est une purée de patates avec de la farine et de l’eau que tu fais tenir sur un gros, très gros rouleau en bois, sur une épaisseur d’un gros centimètre et que tu fais rôtir sur un bidon de 200 l coupé en 2 rempli de braise. Quand c’est doré, tu ôtes la pâte que tu enroules en étalant dedans un peu de fritons de porc. Roboratif à souhait, ça cale et tu digères tout l’après-midi surtout si tu rajoutes une empanada et un asado pour deux, le tout arrosé d’un coup de rouge. Blouf.
On cause avec trois vieux qui, goguenards, nous expliquent que la Terre de Feu est chilienne grâce aux Chilotes (les habitants de l’île de Chiloé) qui ont eu l’immense privilège d’arriver 1 heure avant les Français qui convoitaient cette même terre au XIXème siècle… Pas de bol pour le rayonnement de notre très chère langue (I love Poulidor).
Avec beaucoup de sympathie, ils nous accompagnent jusqu’au ferry et nous font visiter la zone franche (palpitant), la réplique à l’échelle du Victoria, une des caravelles de Magellan qui est donc portugais comme chacun sait. Ils nous proposent même une virée jusqu’au fort Bulnes tant ils savent le peu d’intérêt de la traversée et de la visite de Porvenir. Nous déclinons désireux de croiser le détroit et de poser nos pétons sur la Terre de feu. Fashion victims, pauvres de nous !

Mano a mano avec les manchots

Un autre jour, nous sommes allés visiter la pingüinera de Seno Otway. C’est un club de rencontre, maternité, crèche, école maternelle, primaire et universitaire pour manchots de Magellan et comme le manchot est fidèle, il revient toujours pondre dans son coin à lui, c’est à dire à l’endroit où il est né.
C’est bien organisé, ça tourne, ça se balade, ça chante enfin ça pousse de drôle de braiments d’âne en levant le bec au ciel, les ailes écartées. Ça se dandine par groupe de deux, de trois, de cinq, ça couve, ça découvre de monde, ça nage, ça pêche, ça mue, ça s’amuse, ça a peur de l’homme mais la dépasse afin d’obéir à la loi de l’espèce et tracer son chemin dans la nature jusqu’à son poussin planqué dans un terrier.
Là aussi plein de lièvre, qui comme chacun le sait n’a pas de terrier, contrairement aux lapins (ouf heureusement qu’Alfred est là pour m’empêcher d’écrire des conneries, enfin moi la parisienne, je ne savais que les lièvres n’ont pas de terrier mais plusieurs gîtes, en général trois, en triangle, chacun adapté aux conditions météo (j’apprends en écrivant !))
Pour en revenir aux manchots, c’est bien sympa à observer, on y resterait des heures sauf que le bus n’attend pas et qu’Alfred a même dû courir pour l’arrêter. Quelle aventure !















Point de vue, Image du monde


Un autre jour nous avons visité deux musées en suivant, incroyable. Faisait froid, non c’est pas vrai, j’ai insisté, l’histoire j’aime ça et les pionniers, je ne sais pas vous mais moi ça me chavire. Pas les missionnaires, avec eux j’ai du mal et je râle en contemplant les photos de deux belles indiennes Selk’Nam nues et drapées dans leur immense cape en fourrure, souriantes et fières, elles posent le regard haut devant l’objectif. La photo suivante fige une autre indienne courbée devant une machine à coudre. Elle est vêtue à l’européenne, la tête baissée, la mine peu avenante, une sœur en cornette plane au dessus d’elle comme un vieux corbeau. Pourtant l’indienne sourit toujours, la tête penchée sur sa couture, adieu cape en fourrure, bonjour blouse et col Claudine.
Dans la demeure de Sara Braun, la veuve archi célèbre du coin, the légende, nous croisons une visite guidée qui explique comment s’est créé ce pays. Car ici on parle de création pas de colonisation. Ici, on n’a pas choisi de s’y installer sans une bonne raison, le pognon en est une, le désir de paix, de liberté, l’impossible retour, en sont d’autres… 


Ici, l’Europe a trouvé une terre commune. Aux yeux des chiliens actuels, ce qui fait la grandeur des pionniers, c’est que contrairement aux premiers colons aventuriers, ils ont choisi de réinvestir sur place le pognon gagné. Selon d’autres sources, ils n’ont pas eu le choix. Le gouvernement chilien les a aidés à s’installer, à condition de rester.



Et pour une fois, ya pas de vent pour agiter le drapeau de la région
Sur la place principale, les maisons des pionniers bosseurs, génies du commerce ou tueurs dans l’âme, chanceux et tenaces, sont devenues des succursales de banques ou bâtiments officiels. L’architecture fin XIXéme, début XXème mêle style français, italien, espagnol, c’est beau comme du Ronsard mais passé la grand place, revient la tôle, robe du bois.


L’histoire de la belle Sara Braun


Elle est arrivée de sa Lettonie natale à 12 ans en compagnie de ses jeunes parents et de ses trois frères et sœurs. Face à la montée en puissance des pogroms, la famille a choisi d’émigrer vers le nouveau monde. Le Chili offrait aux émigrants en cette année 1874 : un lopin de terre, du matériel pour construire une maison, 6 mois de nourriture, quelques bêtes et en avant feu. En échange, il devait s'installer comme colons dans cette région ingrate, venteuse, froide et loin de tout.
La demoiselle, fort jolie, épousa l’associé de son père, un lusitanien de 20 ans son aîné qui mourut prématurément à 45 ans d’une pneumonie foudroyante, laissant à sa jeune veuve une fort jolie fortune accumulée grâce à l’élevage de moutons. La belle sut faire fructifier sa fortune en la diversifiant : commerce, navires, élevage, industrie, banque, assurance, mines de cuivre. 

Elle fit construire une véritable demeure en pierre en face celle de son frère au milieu de rien et la légua à la ville à sa mort à 92 ans. Par cet acte, elle signa le début d’une ville qui n’allait cesser de croître grâce aux talents de ses habitants et aux encouragements financiers de l’État.
La belle poussa la coquetterie jusqu’à édifier le portique d’entrée à trois portes du cimetière de la ville, un lieu fort couru par les touristes du XXIème. On dit par ici qu’elle stipula vouloir être la première et la dernière à passer par la grande porte. Ainsi fut-il accompli !


Voici, Gala


C’est chez elle que Shackleton vint chercher une partie des fonds qui lui permettront de voler au secours de ses marins, prisonniers de la banquise pendant plus d’un an.
L’Endurance est partie en août 1914 de Plymouth pour une expédition au pôle sud. Le navire pris par les glaces en janvier 1915, se brisa en novembre. Juste avant, en octobre, les marins avaient abandonné le navire en traînant trois canots de sauvetage sur la glace. Ils survécurent à l’hiver austral dans des conditions épouvantables. La chasse aux phoques, aux manchots et un campement sommaire sur la glace leur permirent de rester en vie. En avril 1916, la glace s’ouvre, ils en profitent pour gagner l’ïle Éléphant. De là Shackleton part avec 4 marins chercher du secours. 


Ils affrontent la mer déchaînée, le fameux Drake. Le 19 mai 1916, ils accostent épuisés sur l’île San Pedro. Le 20 mai, après une traversée de l’île à pied, ils atteignent une station baleinière. Juillet 1916, ils arrivent à Puntas Arenas et demandent de l’aide. Sara Braun sera une des généreuses donatrices. En aôut 1916, Shackleton rallie l’île Éléphant à bord du Yelcho, brise-glace à vapeur. Il y retrouve tous ses hommes sains et saufs qui l’attendaient confiants (enfin, c’est ce que dit la légende). Ils regagnèrent Punta Arenas et revinrent en Angleterre en 1917 pour partir mourir à la guerre. Pas tous mais enfin, une bonne partie. Survivre à une telle épreuve et mourir pour la patrie quelques mois plus tard, quelle dérision.

Historia


Bautista Contardi, un Italien, vint rajouter une touche socialisante à la jeune cité en 1925. En suivant un chemin différent des jésuites qui furent les premiers à éditer un journal dans la région, il lança un autre journal El Magallanes, plus militant et créa une compagnie de pompiers et une école. Les français fournirent de nombreux architectes, les italiens des maçons, les espagnols se prirent pour des rois, les croates pour des chercheurs d’or, les anglais pour des aventuriers …
Il paraît qu’avec les nomades indiens, tout ne fut pas si sombre et que métissage et troc furent plus souvent employés que violence, enfin au début… Car un jour, les aventuriers devinrent ganadores, maîtres d’estancias, éleveurs, propriétaires. Ils se mirent à planter piquets et barbelés… Les Indiens les arrachèrent et chassèrent quelques guanacos blancs (moutons)… Ceci servit de prétexte à un génocide en bonne et due forme. Quelques maladies virent compléter le travail et adieux Patagons authentiques. De cela le guide ne parle pas. Seuls les blancs sont à l’honneur.

Il faudrait que je vous parle des Selk’Nam et de leur rite d’initiation pour les jeunes hommes de 16 ans. J’avoue, j’ai la flemme, alors allez sur google vous trouverez bien quelque infos sur les 8 esprits qui agitent le cœurs des jeunes hommes… J’ai un peu cherché, voici un lien introductif…

Libération




Sans y prendre garde, nous sommes restés 5 jours dans une ville où nous pensions nous arrêter une nuit. Encore une preuve que la planification ne nous sert pas à grand chose. Nous croisons des addicts du plan à la minute. Ils prévoient et souvent luttent et luttent pour maintenir leur programme bien en place. Ils surmontent les épreuves, crient à l’injustice quand rien ne fonctionne selon leurs souhaits…
Nous devenons philosophes et apprenons à relâcher un peu tout ça.
L’avant-dernier jour, nous en sommes même venus à tirer au sort notre étape suivante. Pile : on se barre, face : on reste. Ce fut face et un grand jour de repos et de mise en ligne du blog s’est offert à nous. Le lendemain, rebelote pile : El Calafate, face : Rio Gallegos, ce fut face. Nous arrivâmes donc à Rio Gallegos le jour suivant et une surprise nous attendait…

Ciao Punta Arenas
On a craqué pour les cyprès

Et le beau temps

Les dents de la mer XII


NDLR : Pour ceux qui pataugent en géo
http://www.viajeporlahistoria.com.ar/mapa.htm

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