Jineteada


Ce que c’est que le hasard, parfois…

Lors de l’une de nos balades en ville, je suis attiré par une affiche A4 scotchée sur un mur, une mauvaise photocopie en noir et blanc. L’image trop contrastée représente en cheval en saut de mouton sur le dos duquel est accroché un cavalier au bras levé. Grande jineteada internacional dit l’affiche, un rodéo ! Sabado 29 y domingo 30 de enero, demain et après demain ! Hiiiiiiiihaaa !
À l’office de tourisme, nous apprenons que l’adresse indiquée – Km 5 ½ ruta sur - est desservie toutes les 30 mn par le colectivo n° 18 pour la modique somme de 600 pesos, soit moins de 1€.
Nous pensions partir, nous décidons de rester, l’occasion est trop belle.
Samedi 13h30, après avoir déjeuné dans un tenedor libre « chinois » pour 3000 pesos, nous faisons le pied de grue en attendant le mini-bus.

Je m’instruis en lisant 9moisoff …

On appelle colectivo tout véhicule de transport public. L’appellation bus ou micro est réservée aux autobus privés qui assurent les liaisons entre les villes du pays, voire au-delà des frontières. On connaît.
À Punta Arenas, nous apprenons qu’il existe également des lignes régulières sur lesquelles circulent des voitures noires ou des mini-bus qui s’arrêtent dès que quelqu’un leur fait signe, à n’importe quel point du parcours qui leur est attribué et qui est indiqué par le numéro sur leur toit. Le prix de la course, annoncé par une affichette, est fixe et toujours modique.

… et j’en redemande 

Le tenedor libre, littéralement fourchette libre n’est pas un guide gastronomique mais un restaurant qui propose des buffets à volonté. Il en existe de différentes catégories dont les prix varient selon la qualité des plats proposés. En général, on y trouve toujours un coin asador avec bidoches grillées jusqu’à plus soif. Les boissons sont en sus. Notre tenedor libre chino de Punta Arenas a la particularité de ne compter aucun employé asiatique, si on ne tient pas compte de la théorie qui fait remonter le peuplement des Amériques à une migration asiatique par le détroit de Behring. D’ailleurs nous n’y trouvons aucune baguette, libre ou pas. La nourriture proposée est assez éloignée de ce que nous avons l’habitude de déguster dans nos restaus chinois en France et qui n’ont déjà pas grand chose à voir avec ceux que j’ai connus à Pékin. Les nems fabriqués avec de fines galettes de maïs valent malgré tout le détour, tout du moins d’un point de vue ethnographique, leur valeur gastronomique jouissant à mon sens d’une grande marge de progression possible.

Gringos

Le 18 finit par arriver et nous dépose au Km 5 ½, au bord du détroit de Magellan, sous un beau ciel bleu dû à la constance d’un vent qui fait moutonner les flots. Dès la descente, nous sommes accueillis par des accords de cumbia au rythme galopant, déversés par une sono nasillarde. Nous grimpons jusqu'au club de rodeo.
Un terrain, grand comme un stade de foot clôturé par un grillage haut de deux mètres, des baraques, des corrals, une sorte d’arène ronde en bois et des chevaux partout, le décor est posé.
Il y a peu de monde. Certains sont dans leur voiture, stationnée pour bien voir le spectacle à l’abri du vent, d’autres déambulent à pied et d’autres encore, à cheval.
Le spectacle n’a pas encore commencé.
Tout le monde nous ignore et dans ces cas-là, une seule solution, aller à la buvette.


Gaucho fashion

Nous entrons dans un grand bâtiment en bois, comme il se doit. Nous y trouvons une salle de balloche, une cuisine et un petit bar, autour duquel sont regroupés quelques jeunes cavaliers aux pilchas (vêtements et accessoires) typiques :
Bombacha (pantalon bouffant), boina (béret) ou chambergo (chapeau), faja (ceinture tissée, large de 10cm) ou tirador ( large ceinture de cuir) à rastra (ensemble de pièces en métal plus ou moins précieux qui servent à l’attacher) et dans lequel est passé un rebeque (cravache) voire un facón (grand couteau à régler les comptes), alpargatas (espadrilles) ou botas de potro (bottes en cuir de poulain) avec les indispensables espuelas (éperons) complètent l’ensemble.
Certains des accessoires sont en cuir de carpincho, le plus gros rongeur du monde qui vit dans les zones humides et chaudes. Sa peau caramel est très prisée et on en fait des bottes, des blousons, des casquettes, des ceintures et autres articles de maroquinerie aux pris prohibitifs.


Burnes out

Nous commandons un café et j’aborde l’un des jeunes gars afin d’avoir quelques informations sur le déroulement de la journée. Il me dit qu’ils attendent le tirage au sort pour se voir attribuer leur bagual, le poulain sauvage de moins de 5 ans qu’ils devront monter. Il m’explique les trois catégories d’épreuves:

A/ La Crina Limpia ou Potro Pelado
Le poulain est nu, il a un mors de cuir tressé dans la bouche. Le cavalier tient les rênes d’une main et son rebeque, sa cravache de l’autre. Il n’a pas le droit de toucher le cheval avec les mains et il doit constamment l’éperonner. Durée : 8 secondes

B/ La Grupa Sureña ou Surera
Même principe, sauf qu’une sorte de petit coussin en peau de mouton est fixé avec une sangle pour surfaix sur le dos du cheval. Cet accessoire est supposé empêcher le cavalier de glisser vers l’encolure… s’il parvient à garder ses fesses en contact avec l’animal. Durée : 12 secondes

C/ Bastos c/ encimera sin boleadoras
Le cheval porte un basto, petite selle plate de modèle ancien, munie d’étriers fabriqués dans une pièce en bois circulaire, percée pour laisser passer le pied. Celui qui déchausse est disqualifié. Durée : 15 secondes
Il s’agirait de la catégorie la plus difficile selon mon interlocuteur.

Les concurrents sont notés sur quatre critères :
Le cavalier : maximum 10 points
Il ne doit commettre aucune faute, ne pas frapper le cheval sur la tête, ne pas le toucher avec les mains, etc…
Le poulain : maximum 5 points
L’animal qui se fige ou bien qui galope sans « combattre » fait perdre des points
Les éperons : maximum 5 points
Ils doivent être utilisés en permanence pour provoquer les réactions du cheval
L’élégance : maximum 5 points
Je ne crois pas s’il s’agisse de la tenue mais plutôt de la fluidité d’exécution.


Pauvres piétons

Nous retournons à l’extérieur où je regarde avec envie des gamins galoper dans tous les sens. De nombreux chevaux sellés attendent, impassibles, que leur cavalier ait besoin d’eux. Ces criollos sont décidément des chevaux de guerre. Réputés infatigables, avec leur crinière en brosse, leur queue coupée, leur chanfrein bombé, leur robe brillante et leur corps massif, ils dégagent une impression de puissance bougonne qui, bien exploitée, doit pouvoir vous emmener jusqu’au bout du monde.
Je bave un peu d’envie…
Nous nous dirigeons vers les corrals où sont parqués les involontaires concurrents. Nous observons deux ou trois hommes qui font du tri, séparant parfois sans état d’âme les juments suitées de leurs petits, ce qui déclenche des concerts de hennissements.
Le concours va commencer. Il s’agit des éliminatoires de la Grupa Sureña pour la finale du lendemain.







Prix d’Amérique

Le commentateur, abrité dans une cabane surélevée, annonce le début de la compétition.
- « Hé bien, Mesdames et Messieurs bonjour, ici Limón Zitron depuis le club de rodeo de Punta Arenas, XIIème région – Magallanes-Antartica – Chili pour vous commenter en direct la Graande Jineteada Internacional dotée d’un premier prix de 300 000 pesos (450€). La compétition est sur le point de débuter, déja un cavalier montant un magnifique criollo bai conduit à la longe le premier des chevaux du concours. Vous remarquerez que ce dernier se laisse conduire sans méfiance, inconscient qu’il est de ce qui l’attend. Sur un côté du terrain sec et herbeux, deux énormes poteaux de bois sont plantés dans le sol, entourés des différents protagonistes : le responsable de la préparation des poulains et son aide, deux juges à pied et un autre à cheval qui va donner le signal du début de l’épreuve.
Les exécuteurs des basses œuvres entourent la longe très court autour du poteau n° 1. Le préparateur, avec moultes précautions, commence par passer la bride, puis c’est le coussin en peau de mouton qu’il serre au maximum en prenant appui avec le pied sur le ventre de la bête. Mesdames et Messieurs, quelle émotion ! Mais voici que se présente le premier courageux jinete en grande tenue. Boina rouge en arrière et botas de potro blanches bien ajustées, il enfourche sa monture sans hésiter et ajuste les rênes autour de son poignet. Fier et sûr de lui, il lève haut sa cravache et la fait tournoyer pour indiquer qu’il est prêt. Mesdames, messieurs, nous retenons notre souffle. Ici, La tension est palpable. C’est parti ! L’animal furieux enchaîne coups de cul, sauts de mouton, cabrades. Il tente désespérément de se débarrasser de cet intrus qui lui laboure les flans à coups d’éperons. Imperturbable, l’homme accompagne les mouvements désordonnés du cheval avec aisance et sang froid, les ponctuant de coups de cravache, sous les acclamations d’un public enthousiaste. Quel spectacle ! Mesdames et Messieurs. Les deux adversaires parcourent le terrain en tous sens, multipliant les pirouettes. Les pierres et les mottes de terre volent alentourt. Quelle furie, quelle puissance, quel déchaînement face à la force tranquille de l’homme imperturbable.
Mais voici que la cloche sonne la fin de l’épreuve. Les assesseurs à cheval viennent cueillir sous les aisselles l’intrépide concurrent qui daigne relâcher son étreinte pour laisser sa monture vaincue rejoindre le corral où l’attendent les siens.
L’homme de la pampa est délicatement déposé au sol. Il salue brièvement la foule qui l’ovationne, Mesdames et Messieurs quelle émotion. Il revient ensuite noblement à pied vers sa jeune fiancée et on peut entendre tinter ses éperons vainqueurs. La foule s’est tue et retient son souffle. Un baiser fougueux vient récompenser le héros qui a su, une fois de plus, montrer la supériorité de l’Homme sur la Bête. La foule en délire exulte de joie alors que déjà, un challenger se prépare pour un nouveau morceau de bravoure. C'est extraordinaire !
Mesdames, messieurs, c’était Limón Zitron depuis le club de rodeo de Punta Arenas, XIIème région – Magallanes-Antartica – Chili qui vous commentait la Grande Jineteada Internacional, à vous Cognac-Jay ».
Je plaisante…

Des chevaux et des hommes

D’abord, il n’y a pas de foule.
Ensuite, la préparation des chevaux donne parfois lieu à des scènes violentes où l’animal se jette contre le poteau ou bien tire au renard jusqu’à tomber au sol, d’où il sera prié de se relever à coups de pied ou de cravache. Dans les cas extrêmes de refus, on va jusqu’à lui verser de l’eau dans les naseaux. C’est radical paraît-il . Nous assistons même à un départ d’épreuve avec un cavalier assis sur le dos de son cheval toujours au sol…
Catherine me fait justement remarquer que c’est surtout au poteau n° 1 que cela se produit. Nous constatons qu’à cet endroit, les préparateurs en viennent quasi systématiquement à bander les yeux de l’animal pour l’harnacher. Lorsque je pose la question à un élégant spectateur tout de carpincho* vêtu, il m’explique que l’on bande les yeux des chevaux qui envoient les antérieurs et quand je lui fais remarquer qu’au poteau n° 2, le préparateur ne le fait jamais, il m’assure que c’est un effet du hasard.

À ce même poteau, les chevaux se jettent bien plus rarement au sol.
Manifestement, ces potros salvajes sont gentils. Ils suivent calmement à la longe, arrivent les oreilles en avant, donnant plutôt une impression de curiosité. Ils n’attaquent pas l’homme et je n’en ai vu aucun envoyer les pieds ou les dents.


Les concurrents, quant à eux, ne cachent pas leur appréhension avant l’épreuve. Ce sont des gamins qui se charrient gentiment tout en s’aidant mutuellement à se préparer sous le regard inquiet de leurs fiancées.
Ils se font secouer comme des pruniers par leurs montures et n’arrivent pas toujours au bout du temps réglementaire.
L’un d’entre eux, brutalement éjecté, reste étendu sur le dos un long moment puis se relève. Il sourit bravement, montrant son avant-bras comme brûlé par un frottement. Même pas mal… Quelques minutes après, il revient du véhicule des pompiers avec le bras bandé et un peu plus tard, nous le croiserons avec le bras en écharpe.
D’autres fois, c’est à un véritable duo auquel nous assistons dans un espace de temps suspendu. Magnifique.










Jockey club

Divers sentiments me traversent face à ce spectacle.
Au-delà de l’aspect archaïque du traitement infligé aux chevaux, il existe indéniablement une forme de noblesse dans le rapport entre le cavalier et sa monture et dans la fraternité qui existe entre cette poignée d’intrépides compétiteurs. La même que j’ai approchée dans la troupe de voltige cosaque de Joss et ses Djiguites du Causse ou celle que peuvent connaître, je crois, ceux qui sont montés sur un ring de boxe par exemple.
J’y vois une dimension initiatique comparable au combat de Jacob et de l’Ange. Ils sont adversaires et se mesurent, l’Ange comme le Cheval aident l’Homme à s’étalonner, à se connaître et à grandir.
Le fait qu’il y ait très peu de spectateurs et que la récompense soit minime vient encore renforcer cette impression. Respect…
Dans cette épreuve provinciale, pas de public voyeur en attente d’accident, ce qui à mes yeux contribue à son charme.







Retour vers le futur

Nous attendons le passage du dernier des 26 concurrents, espérant assister au début d’une autre catégorie mais c’est terminé pour aujourd’hui. Nous commençons à avoir froid et après avoir salué et souhaité bonne chance aux concurrents qui nous ont obligeamment renseignés, nous décidons de partir, renonçant à la soirée asado y baile annoncée à 21h00.
Nous en profitons pour une cure de jeunesse en rentrant en stop, heureux de notre journée.


Sans mes bottes à poils

À mon époque zingaresque, j’avais lu dans un bouquin que les premiers gauchos avaient l’habitude d’utiliser des botas de potro, des bottes en poulain. Jusque-là, rien d’étonnant, sauf quand l’auteur décrivait comment ces bottes étaient fabriquées…
Le gaucho demandait l’autorisation à l’estanciero pour lequel il travaillait d’abattre un poulain. Il en prélevait ensuite la peau des postérieurs, depuis la cuisse jusqu’au sabot, un peu comme on dépiaute un lapin. Une fois sommairement tanné, il pouvait enfiler le manchon de cuir obtenu qui prenait la forme de son mollet. Selon les modèles, les orteils restaient apparents ou bien le bout de la peau était replié sous le pied. Autant de gauchos, autant de poulains…

Je pensais le temps de ces bottes légendaires révolu et c’est donc avec surprise que j’en ai vu aux pieds de la plupart des concurrents.
Ces modèles modernes, mieux finis, n’ont toujours pas de semelle mais sont cousus à leur extrémité et forment comme des chaussettes montantes. Il arrive parfois que les jinetes chaussent des espadrilles en plus des bottes. Les éperons sont sanglés par dessus.

Mes bas instincts de collectionneur étaient réveillés, je commençai à poser des questions afin d’éventuellement en acquérir une paire. J’appris ainsi que le plus souvent, les garçons les fabriquent eux-mêmes lorsqu’un poulain vient à mourir. Les temps ayant changé, on ne les sacrifie plus à cet effet, ce qui en fait des articles rares et chers. Lorsqu’une paire est mise en vente, il en coûte plus de 100000 pesos (150€). 


Ceci explique que plusieurs petits gars utilisent la même paire lors des compétitions. Les moins fortunés ou ceux qui n’ont pas de potes montent en espadrilles et grosses chaussettes en laine. Nous sommes loin des Santiag’.
Pour la petite histoire, j’ai cherché sur Internet « venta de botas de potro » et au milieu d’une multitude d’annonces de recherche de cet article, la seule proposition de vente remontait à 2004…












Sources :
Les Djiguites du Causse :
L’habit du gaucho
Les règles de la jineteada
http://www.festival.org.ar/index.php?option=com_content&view=article&id=50&Itemid=56
Les botas de potro :

Commentaires

sandrine a dit…
j'aimerais bien savoir ce que tous ces animaux peuvent raconter??????
Moi aussi, mais tu sais, ils ont un drôle d'accent espagnol que j'ai du mal à comprendre…

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