L'épopée Valparaiso - Villa Belgrano


La Cordillère a chaud sous le soleil vainqueur. Pas un nuage ne vient perturber le ciel. Les roches luisent et semblent transpirer comme la peau d’un vieil éléphant. L’air se faire rare et les arbres ont renoncé depuis longtemps à participer au concours de hauteur auquel se livrent ici le ciel et les montagnes.
Notre bus grimpe allègrement le long des circonvolutions de la route qui se love jusqu’au sommet. Un anaconda à l’assaut de l’Aconcagua.

Nous approchons des neiges éternelles, toujours plus haut vers le col. Quelques taches d’herbes fleuries saluent la fin de l’été. Accrochées aux pierres grises, elles en adoucissent la froideur. Les pics nous surplombent comme une mâchoire aux dents de loup qui garderait l’accès de la passe. J’observe la noria des camions qui montent et qui descendent et je pense à l’Indoukouch, à Kessel et à ses Cavaliers.

La route moderne que nous empruntons témoigne du besoin de communication, de lien et d’échange qui pousse les hommes à se dépasser. Elle suit une antique voie ferrée désaffectée et nous admirons les prouesses de ceux qui l’ont construite, creusée, élevée et pontée de part et d’autre de la frontière. Parfois, des éboulis la recouvrent. Là, une série de tôles ondulées lui composent un tunnel sur quelques centaines de mètres ; ici, les étais de bois ont disparu et les rails restent suspendus au dessus du vide. Une fois encore, la nature a eu raison de l’œuvre têtue des hommes. Nous saluons ceux qui, les premiers, à pied ou à dos de mulet, empruntèrent cette gorge, colportant nouvelles et denrées. Sur eux souvent la mâchoire s’est refermée pour les engloutir, comme en témoignent les croix blanches et les toutes petites maisons rouges (les maisons aux esprits locales pas très éloignées mais moins sophistiquées que leurs homologues thaïlandaises) qui jalonnent les bas-côtés.


Nous grimpons jusqu’au bout de la route neuve pour y découvrir une station de ski ! Quelques tire-fesses, une pincée de bâtiments aux toits bleus comme le lac d’altitude qui les surplombe.
Au-delà, c’est par une piste défoncée que nous devons continuer.
Les sommets se rapprochent et le vent s’engouffre dans la passe de plus en plus étroite, jusqu’à secouer notre bus. Nous montons par à-coups, slalomant entre les travaux de la future route au gré de la circulation alternée.

Un avion long-courrier nous survole de si près que nous en voyons la couleur. Nous croisons les camions qui descendent avec mille précautions en lâchant des chapelets de pets. Nous redémarrons en cortège sur la piste qui longe un tunnel anti-avalanches en cours de construction, pourtant notre chauffeur n’hésite pas à dépasser les camions qui se traînent.

Au bout, le Tunel Caracoles : altitude 3185m. Aduana argentina : 18 km. Peaje : 2000 pesos en semaine, 3000 le week-end.
À la sortie, nous sommes en Argentine comme le proclament drapeau et panneaux. Le paysage a changé. La route descend en pente douce jusqu’à la douane. L’attente est longue en raison de l’affluence. Heureusement il fait beau et quelques baraques proposent sandwiches et cafés.

Chiliens et Argentins, habituellement frères ennemis, ont réussi à s’entendre pour partager des locaux. La cohabitation avec les Chiliens a rendu les Argentins plus tatillons. L’attente et les formalités durent plus de deux heures et nous avons dû manger la banane et la mangue que nous avions dans notre sac sous peine de les voir interdites de séjour et impitoyablement jetées à la poubelle.
Nous avons droit à la fouille nonchalante de nos bagages cabine pendant que les soutes sont vidées et les sacs passés aux rayons X.
L’émulation a d’autres effets, plus inattendus. Les guichets des deux côtés sont tenus essentiellement par des douanières qui paraissent avoir été choisies par casting pour souligner la beauté de leurs pays respectifs (à moins que ce ne soit pour leur expérience dans l’utilisation des tampons qu’elles manipulent avec dextérité).

Le côté dérisoire des mesures de sécurité déployées dans les douanes pour « notre sécurité » en vue d’empêcher trafics et contaminations nous apparaît une fois de plus dans toute son absurdité. Comme partout, ces formalités fonctionnent sur l’autocensure qu’elles provoquent. Par peur du gendarme ou pour éviter les tracasseries nous préférons obéir et ignorer que les mesures de contrôle en place n’empêcheront pas une personne ou un groupe motivés de faire passer des produits ou denrées illicites. Le petit peuple moutonne et se soumet sans râler, accepte de perdre son temps, obéit et malheur à celui qui, par mégarde ou effronterie, viendrait jouer les grains de sable dans ce ballet de dupes car il serait lapidé.
Quelle connerie les frontières, Barbara…

Nous repartons enfin. Catherine avait insisté pour que nous voyagions de jour dans cette traversée du massif de l’Aconcagua. Nous étions avertis, le côté argentin est époustouflant. Pour répondre à la grisaille du flanc Ouest, la Nature s’est surpassée à l’Est. Jouant des trois couleurs primaires, une infinité de tons se combinent par couches, taches, pointillés, formant des tableaux chaque fois renouvelés. Par le jeu capricieux de l’eau et des métaux, les roches passent de l’ocre au vert, du jaune vif au bleu pastel, du fauve jusqu’au blanc. Nous apercevons le fameux pont de l’Inca, concrétion minérale d’un jaune doré qui enjambe le torrent dont nous suivons le cours. Dommage, le bus ne s’arrête pas et cette image restera un souvenir dans nos mémoires.

Le val s’élargit et le torrent devenu rivière a creusé son chemin au fond de sa vallée. Il coule entre deux parois verticales puis se perd dans un lit de galets trop large pour à nouveau s’enfoncer plus loin dans un canyon sinueux. Le soleil est de la partie et sa lumière relève les teintes ocre, jaune, blanche, verte, marron, bleuté, rouge, orange et toujours renouvelées. Dans cet univers de roches, seuls poussent des buissons ronds et épineux d’un vert presque irlandais, des touffes dorées et quelques cactus turgescents dont les fleurs rouge sang soulignent la vigueur.
Au bout de la vallée, nous entrons sans transition dans un univers végétal où les peupliers sont rois et forment une barrière verte. L’eau est partout et la vie foisonne. Nous traversons Uspallata et sa bouffée de fraîcheur avant de continuer à descendre à travers les contreforts rocheux.

À l’Ouest, la Cordillère se fond dans le bleu du ciel.
Nous laissons dernière nous les derniers reliefs pour nous enfoncer dans une plaine infinie. Aride et parsemée de buissons épineux, elle devient pusta herbeuse puis arrivent enfin les étendues de vignobles qui annoncent Mendoza.
Pendant qu’Alfred plonge dans une de ses somnolences ronronnantes, j’observe déçue le paysage des environs de Mendoza, j’imaginais de rondes collines couvertes de vignes, un peu comme un doux piémont inondé de soleil. À la place, une plaine plate, immense, une super Belgique. Les domaines du coin ne dérogent pas aux règles du pays et jouent sur la quantité que favorise l’espace. Des vignes tirées au cordeau et dont on ne voit pas la fin des rangs, se perdent jusqu’à l’horizon. Elles se succèdent dans l’immensité plate. De quoi démoraliser immédiatement celui qui doit les tailler ou bien les vendanger. Les rangées d’une maigreur artificielle sont gainées de filets noirs. Peut-être pour protéger les raisins en cette période de pré-vendanges ?

Nous sommes loin des coteaux de Bourgogne ou de la vallée du Rhône, des ceps tordus et des micro propriétés. Les domaines se parent de bâtiments flambant neufs qui ressembleraient plutôt à des succursales de laboratoires pharmaceutiques. Je ne regrette pas de passer en coup de vent dans le coin. L’envie de visiter les domaines argentins s’est envolée en un instant. Il est bon d’aller casser ses rêves de temps en temps !

Nous passerons quelques heures à Mendoza qui prépare la fête des vendanges. Son paseo central lui donne des allures espagnoles. Elle a le côté prospère et feutré des cités dont la richesse est fondée sur la vigne. Il fait bon, c’est l’heure où on se promène, la foule déambule et parle fort en sirotant une bière sur les ramblas, nous emboîtons le pas et flemmardons un peu avant de repartir à 22h15, direction Cordoba. Une nouvelle nuit de bus nous attend.
Résumé départ Valparaiso, 8 h du mat, arrivée Mendoza, 18 h, départ Mendoza, 22h15, arrivée Cordoba 8h30, départ Villa Belgrano 10h arrivée 11h45. Sergio est à l’arrivée, il fait chaud…
La suite au prochain numéro.

Villa Belgrano
Arch, nous revoilà en territoire teuton







Commentaires

armand.madar a dit…
En ce jour du premier jours de printemps, nous te souhaitons Brigitte et moi un très joyeux anniversaire, on t'embrasse tendrement. Armand et Brigitte

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