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Catherine & Alfred

lundi 21 février 2011

Rock n’ Roll



La terre grise et sablonneuse de la vallée est parsemée de touffes d’herbe argentées et dorées. Le vert des peupliers, le blanc des bâtiments et le rouge des toitures tranchent violemment dans cet univers fauve où les eaux laiteuses du Lago Argentino forment le Rio Leona.
À l’horizon se découpent les silhouettes bleutées de la cordillère aux sommets enneigés qui brillent sous le soleil. Quelques nuages ouateux flottent paresseusement dans l’azur pâlissant.
Le soleil se couche dans notre dos sur El Chalten et les sierras qui l’entourent. La lumière dorée, de plus en plus rasante, vient allonger les ombres de la steppe aride que nous traversons.
Sur le lac rosissent quelques icebergs bleutés tandis que s’assombrissent les collines du Sud.
Dans cette immensité plate et quasi vierge, j’écoute « Telegraph road » de Marc Knopfler et par la magie de la musique, notre Hyunday se transforme bientôt en chariot bâché.


Caballo muerto aparecio en la calle !

Un cheval mort dans la rue occupe tout l’écran de la télé. Chronica TV nous parle de Lanus, province de Santa Cruz. Les habitants témoignent parce que c’est bien de passer à la télé.
Il avait une robe pie blanche et noire. Couché sur son flanc gauche, le postérieur droit décollé du sol comme une figurine, le pauvre animal ne présente aucune trace de choc. Le cameraman le filme sous toutes les coutures. Ici comme ailleurs, les rédacteurs pissent de la ligne et les vidéastes filment même lorsqu’il ne se passe rien, c’est la loi de « l’info au quotidien ».
Comme partout, les temps changent, mais on se fait toujours chroniquer.



Il entend rien, il est sour comme un pisco

Rio Gallegos, la vidéo

video

Rio Gallegos, Portraits de famille



Résumé de l’épisode précédent
… Nous devenons philosophes et apprenons à relâcher un peu plans et prévisions.
L’avant-dernier jour, nous en sommes même venus à tirer au sort notre programme du lendemain. Pile on se barre, face on reste. Ce fut face, un grand jour de repos et de mise en ligne du blog s’est ouvert devant nous. Le lendemain, rebelote pile : El Calafate, face : Rio Gallegos, ce fut face. Nous sommes donc arrivés à Rio Gallegos le jour suivant, une surprise nous attendait…

À la descente du bus, Juan Carlos et Alejandra nous guettaient, incroyable !

Petit test pour ceux qui suivent :
Qui sont Juan-Carlos et Alejandra ?

Réponse A :
Nous les avons rencontrés par le CouchSurfing
Réponse B :
Nous les avons rencontrés dans un club échangiste de la Boca
Réponse C :
Nous avons les avons rencontrés face au lac à Bariloche
Réponse D :
Qu’est-ce qu’on gagne si on trouve ?
Réponse E :
Fin d’interdiction de stationner

Nous avons les noms de ceux qui ont choisi la réponse B.

Dans le bus vers Rio Gallegos, un couple de Français remontait vers Santiago. Ils devaient prendre l’Evangelistas mais le ferry, notre superbe ferry, plein de nos beaux souvenirs, était en panne pour quinze jours.
Leur Lonely Planet confirmait le peu d’intérêt touristique que présente Rio Gallegos et nous envisagions d’en repartir par le premier bus de nuit. Par ailleurs, ils nous soufflèrent l’idée de traverser la frontière chilienne bien au Sud de Bariloche, du côté de Los Antiguos /Chile Chico et de remonter par la Carretera Austral après avoir traversé le lac aux deux noms, un lac un peu schizophrène sur les bords. À suivre…
Nous n’avions aucune nouvelle de nos diverses demandes de CouchSurfing et la veille au soir, nous avions envoyé un e-mail resté sans réponse à Juan Carlos et Alejandra, leur annonçant notre passage…

Apartés
Nous avions retrouvé à Punta Arenas, notre rythme de couple de loups solitaire-s (face aux sens multiples du « s » ou du non « s », nous tranchons pour un tiret, Alfred raoumègue sur la lourdeur de l’aparté, bon, l’écriture à quatre mains, c’est un exercice en soi avec l’autre, ainsi en est-il, il faut savoir interrompre les apartés, plouf, fin lourdeur, jajaja, comme ils apostrophent ici.)

… Nous avions rencontré cette famille avec leur huit enfants, un mois plus tôt, à Villa Coihue à 12 km de Bariloche (prendre le bus n°20 à la sortie du terminal, changer au centre ville pour le n°50, descendre à la dernière station, remonter la piste par la gauche en descendant du bus, à 200 m, camping écologique CarieHue). Nous y avions échangé nos adresses, quelques promesses… et ils étaient là ! Nos anges ne chôment pas.


Portraits




La famille Silva habite dans un nouveau quartier de Rio Gallegos fait de petites maisons grises construites dans une morne plaine. L’environnement donne une impression de chantier pas fini, renforcée par le contrepoint de quelques habitations peintes de couleurs vives et de rares gazons qui tranchent sur la terre stérile. Chez nous, la construction des lotissements commence par les routes et les trottoirs, ici c’est le contraire et les rues sont plutôt des pistes. Les mêmes que dans les quartiers de yourtes d’Oulan-Baator. Décidément, y’a quelque chose…

Dès l’arrivée à la maison, les gamins nous sautent joyeusement dessus. Ils sont en vacances et nous constituons une attraction.
Nous étions un mardi soir et nous sommes restés une semaine. Une semaine pleine de tendresse, d’images et de cuisine. Nous confirmons, mises à part quelques carcasses de barcasses rouillées, une statue de San Martin et une mignonette église-cathédrale en bois, il y a peu à voir à Rio Gallegos. Si tu n’es pas né dans le coin, c’est à grands coups de pesos que tu y es venu. 






Ce n’est pas le cas de Juan Carlos, né à Rio Grande sur l’ïle de la Terre de Feu, encore plus au Sud… Ses parents étaient employés dans une estancia, son père comme cuisinier, sa mère comme femme à tout faire + élever les gosses + tenir la maison + j’en passe… À la séparation des parents, il suivra sa mère et ses 5 frères à Rio Gallegos, il a alors 5 ans. Il connaît la « yaute », il connaît la misère. « Maintenant, je ne me plains pas, nous vivons bien » déclare-t-il. Il cumule 3 boulots, elle cumule vente à domicile, ménage et éducation, un équilibre, un trio, un écho, somme toute. Juan Carlos est caméraman de cœur, l’image c’est son truc, la communication aussi, il connaît tous les faux semblants et rêve d’une information juste. Quand il trouve des associés, il monte un journal télévisé comme il lui plaît, même s’il ne doit être diffusé que quelques mois, même s’il est viré parce qu’il veut, rêve et réalise… Il continue à croire que c’est possible, qu’un jour politique et information ne seront point unies comme sœurs jumelles, qu’un jour l’information sera ouverte à tous, sans discrimination de classe, d’éducation, de talent et de flouze… Un beau rêveur qui a les pieds sur terre. 


Un pater familias du XXIème, savant mélange entre tradition et modernité. Il filme aussi les mariages, les baptêmes, les 15 ans des jeunes filles, très important les 15 ans, aussi glorieux qu’une Bar Mitzvah, c’est là que les filles deviennent femmes… Il suit les campagnes politiques et filme les gagnants du Bingo aussi bien que les sportifs du dimanche… Bref, il bosse comme un fou, il ne se plaint pas, il se souvient d’une époque où ce fut dur, très dur, alors…


Alejandra écoute, discrète et attentive, Alejandra n’est pas une idiote, Alejandra a l’œil qui brille et le sourire bien en place. Alejandra aurait bien eu juste trois enfants, surtout après deux fils à la santé déficiente et une fille magnifique au doux nom d’Alma. Mais voilà, la chirurgienne est affirmative : «  Madame, vous ne pouvez pas être enceinte, c’est moi qui vous ai ligaturé les trompes. » raconte-t-elle en riant tout en désignant Sol et Valentina, les deux dernières de la famille. Don Juan Carlos porte bien son nom. À 40 ans, il est père de 8 enfants avec deux femmes. 
Gabriel
Trois garçons avec la première, Marcos (19 ans) qui travaille avec lui comme caméraman-réalisateur, Mauricio entrevu à Carihue dont nous ne saurons pas grand chose, qui vit avec sa mère et Gabriel qui vit entre les deux, l’artiste de la famille. 


Manuel
Puis vient Manuel, l’aîné d’Alejandra, le mouton blond dans cette couvade brune. Né avec des soucis aux poumons et au foie, il rêve d’être professeur de danse et ça ne plaît pas à Juan Carlos, alors Alejandra défend son fils et la liberté d’être. 


Puis vient Christian, né à 6 mois, ça n’a pas pardonné. Christian est différent, Christian est comme un enfant de trois ans alors qu’il en a douze. À la fois intelligent et en retard, il est boule d’amour qui exige, il est parole qui clame l’amour, le donne et ne le donne pas. 


Christian




C’est tellement difficile d’élever un enfant comme lui qu’on ne peut que saluer l’harmonie qui règne dans ce foyer. 


Puis viennent les trois princesses : Alma, Sol et Valentina. Trois rayons de soleil, trois germes de femme, trois sœurs unies et différentes. Une tendre coquette, une inquiète maline comme un chat et une sacrée souris qui ronge ses 10 orteils comme Alfred ses 10 doigts de la main, tout un art.


Sol
Valentina
Alma
Alejandra vit et laisse vivre. Dans la maison pas très grande, c’est le bordel. Tous les jours, Alejandra range, tous les jours, ça recommence. Un peu gênés, nous n’avons pu qu’accepter leur chambre : «  Vous inquiétez pas, on en a deux en vacances, on a de la place en haut. ». « compartir », nous y voilà, vivre avec eux. Bonheur, tendresse, joie de vivre et d’échanger, vont nous accompagner pendant toute la semaine.

Après l’asado de bienvenue (voir la vidéo), Alfred cuisinera au feu de bois une paella carrée et une ronde en signe d’harmonie. Plus tard viendra l’asado de campo mais patience, nous en reparlerons…
Une fois de plus, nous changeons notre rythme de vie.
Chez les Silva, pendant les vacances, on se couche tard. Chacun mange ce qu’il trouve  à l’heure qui lui plaît, le seul vrai repas est servi le soir, rarement avant 22h30.
Nous nous calons doucement en petit déjeunant vers 9H30 puis en prenant le bus pour le centre ville. Pour une question de prix et de tranquillité, Juan-Carlos a décidé de ne pas s’abonner à Internet. Il y possède tout l’équipement nécessaire pour faire du montage mais se connecte dans les locaux de la société de production pour laquelle il travaille. Le Café Central, à la wifi bonne copine, nous offre des moments à part. Nous avons du retard dans la mise en ligne de notre blog et en profitons pour le combler. Il faut dire que le nombre de visites quotidiennes a explosé depuis que Mme Pancol nous a proposé de publier sur son site le dernier message que nous lui avons envoyé, en y joignant notre adresse. Nous n’en sommes pas peu fiers et, du coup, la barre monte.

Bingo

Jeudi, un événement d’importance allait se dérouler. En allant faire des courses au Carrouf du coin, Juan-Carlos nous demande de choisir deux bulletin de bingo poureux, pour la chance.  S’en suit un savant « achat-échange » de billets de Bingo entre nous. Le tirage télévisé est prévu à 21h00, gains : 70000 pesos au carton plein, plus une cagnotte de 200000 pesos. À l’heure dite, le bouillon de la paella est prêt, le feu s’éteint doucement, toute la famille a sorti bulletins et stylos. Dans l’euphorie, nous nous promettons de nous offrir le meilleur hôtel d’El Calafate en cas de tirage favorable. Un animateur souriant et sympathique commence à présenter l’émission et salue un couple de Français présents à Rio Gallegos, Alfred y Catherine, en nous souhaitant bonne chance. Juan-Carlos est ravi de nous avoir fait la surprise. Le tirage commence dans un suspense haletant et… rien, macache, wallou et ballepeau, vaches, cochons, couvées… Nous ranimons le feu, je mets le riz et nous dégustons ensemble l’improbable paella. Le lendemain, Juan-Carlos nous bénit de lui avoir porté chance. Il a décroché un contrat avec la chaîne de télé pour assurer l’interview bi-hebdomadaire des futurs gagnants et il est tout content.
De plus, il a filmé la préparation de l’asado et la paella et nous avons droit à un montage express avec musique et interview. Il a même enregistré le tirage du loto et nous a promis de nous l’envoyer.
Nous maintenons ce petit rythme gentil en attendant le week-end. Pourquoi ? nous direz-vous…

À Carihue, où nous étions revenus après notre expédition infructueuse à Villa la Angostura, Juan-Carlos, nous avait proposé en ce dernier soir, de passer à Rio Gallegos et de nous conduire à El Calafate. Cette offre généreuse nous paraissait difficile à tenir quand on a une famille de huit enfants. Nous ne l’avions pas oubliée, mais, ne serait-ce pas abuser que d’accepter ? C’est pourquoi nous avions tant hésité à Punta Arenas quant à notre itinéraire. Par ailleurs, la perspective de débarquer en bus Al Calafate, station touristique réputée huppée et chère, ne nous emballait pas. Un couple de néerlandais nous a même confié l’avoir baptisée « The North Face City ».

Après avoir vu Pio XI, nous étions prêts à faire l’impasse sur le glacier Perito Moreno situé à 60 km de la ville. D’où le pile ou face et le sort qui nous a envoyés à Rio Gallegos.
Pour Juan-Carlos, l’histoire était claire, nous allions tous ensemble passer le week-end à El Calafate. Départ aux aurores samedi matin, trois heures de route, nous récupérons les clefs de la cabaña qu’il a louée en ville et filons au glacier. Au retour, asado sur une aire aménagée, suivi d’une ballade en ville. Le dimanche, il veut nous  emmener à El Chalten, ville nouvelle inaugurée en 1985, plus au Nord à deux heures de route.
Retour tranquille dimanche soir, 600km… Ainsi fut fait.

Week-end Cordillère, cut 2

Nous décollons vers 7h00 dans le micro bus Hyunday 9 places de la famille. Juan-Carlos, Alejandra, Christian, Alma, Sol, Valentina et nous. 


Au bout d’une heure et demie, nous faisons une halte à Esperanza, micro bled à mi-chemin del Calafate pour un complément d’essence. 


Nous avons traversé des immensités semi-désertiques d’une beauté toute patagone et nous y retournons pour une centaine de kilomètres supplémentaire. Au loin à l’Ouest se profile la chaîne de la cordillère et ses sommets enneigés. La météo reste correcte malgré les prévisions pessimistes relevées sur Internet. Vers 10h30, ayant récupéré les clefs, nous filons vers le glacier. La traversée d’El Calafate confirme nos estimations : hôtels, restaurants et boutiques chics pour touristes sur les rives du Lago Argentino.


Petit Chien Brun

Bien sûr, tout est aménagé pour recevoir les nombreux touristes, bien sûr, il faut payer un droit d’entrée élevé (100 pesos/20€ pour les touristes, 15 pesos pour les habitants de la région de Santa Cruz, 45 pesos pour les autres), m’enfin, on en prend plein la vue. Ce glacier est monumental. Il craque, pète, gronde et il nous fait même la faveur du décrochage d’un pan de glace en direct. Les quelques apparitions du soleil mettent en relief les tons bleutés de la glace dans les crevasses qui le rident. Juan-Carlos exulte et  dit à nouveau que nous lui portons chance car malgré de multiples visites, jamais jusqu’ici il n’avait pu filmer une avalanche de glace. 


Scrash
Boum
Hue
Sploutch
Wouah
Catherine, avec notre Lumix, fait de nombreuses photos et j’en fais de même avec le Nikon de Juan-Carlos. Bref, ç’aurait été dommage de le rater, comme en témoignent ces images, bien plus parlantes que les mots.








Nous avons du mal à partir, scotchés à la rambarde, guettant le prochain décrochement. Nous quittons le glacier un peu à regret mais il est temps de manger.







Quelques kilomètres plus bas, dans un bois au bord d’un lac, nous trouvons une aire aménagée avec des tables et des foyers en béton. C’est l’heure de l’asado. Nous constatons un peu inquiets l’absence de grille pour cuire la viande. C’est mal connaître Juan-Carlos. Il va nous préparer un asado colgado. Il enfile les pièces de viande : bœuf et agneau sur des fils de fer dont il relie les extrémités, confectionnant ainsi comme des colliers. Il les passe ensuite autour d’une branche qu’il pose en travers du foyer. Ce dispositif lui permet de régler la hauteur de la viande par rapport au feu. Il nous prépare ses succulentes grillades simplement assaisonnées d’un peu de sel, qui doivent cuire tout doucement. Il règle le feu et va même jusqu’à disposer de petites planchettes de bois en travers des « colliers » pour ramener la viande au même niveau. Dans le même temps, il dépose dans le feu quelques grosses pierres plates sur lesquelles il fait cuire des rognons d’agneau. Il finira par des brochettes de cœur.




Du grand art ! Il le tient de son grand frère et s’est fait un devoir de le transmettre à ses fils. D’ailleurs, c’est Manuel qui a assuré avec brio la partie « feu » de ma paella du jeudi précédent.
Nous repartons repus pour rejoindre notre cabaña en ville. Juan-Carlos a fait jouer ses relations et nous a dégotté une petite maison que loue le cercle de la police. Nous allons d’abord flâner dans la rue principale et sur  l’incontournable marché des artisans puis nous rentrons, nazes. Alejandra ne se sentant pas bien dans l’après-midi, nous avions procédé à un petit équilibrage et contrairement à son habitude, elle va se coucher en début de soirée, laissant à Catherine le soin de préparer le repas. 
Le lendemain matin, malgré la décision de partir tôt, Juan-Carlos éteint son réveil et s’accorde un supplément de sommeil bienvenu.



Le temps s’est mis au beau et nous partons vers 10h00 vers El Chalten.
Pour cela, nous devons rebrousser chemin et contourner le Lago Argentino par le Nord et la Ruta 40 puis repartir vers l’Ouest pour nous enfoncer dans la Cordillère. Une fois de plus, nous traversons des paysages grandioses faits d’immensités désertes qui témoignent de la rudesse et de la sécheresse du climat. Soudain, au milieu de rien, alors que nous somnolons, Juan-Carlos pousse un cri : Les condors !

Becs et ongles

(Ou flûte de Pan ou El condor passa)


Dimanche midi, ça tire sur la tripe, déchiquette le boyau, cure l’os. Dimanche midi, repas de fête pour charognards, un nandou a rendu l’âme, condors et aigles se la régalent en se partageant la dépouille. Bon prince, le condor s’écarte de temps en temps alors, les aigles approchent, tapent rapidement un ou deux coups dans la chair encore fraîche et s’écartent. Sa majesté revient, déploie une aile, la rentre et reprend son curetage. 


Du nandou, il ne restera bientôt que quelques plumes dans mon sac à dos tandis que les autres s’éparpilleront aux vents violents. Ses os blanchiront jusqu’à poussière ou flûte de Pan, ses doigts de pieds seront peut-être transformés en manches de couteaux.

Et toi condor, qui es-tu ? Es-tu le premier, es-tu le dernier ? Ils sont 9 au sommet de la colline à tenir conseil pendant qu’un peu plus bas tu martèles le cadavre. 


Es-tu le chef, es-tu la femelle ? Existe-t-il une hiérarchie chez les condors ? Nous, pauvres chasseurs d’images fascinés par le spectacle, tentons une approche vers toi. Humbles, timides, le dos rond, nous glissons sur la steppe sablonneuse. Quand nous désirons trop, tu lèves la tête et nous engueules ou nous préviens par ton cri de ne pas approcher plus. Comment qualifier ton alarme ? Graillement, crissement avec un grand A… 


Comme des enfants jouant à Un, Deux, Trois, Soleil, nous nous arrêtons, te regardons dans les yeux en nous faisant tous gentils à l’intérieur et nous attendons que tu reviennes à ta pitance. Puis nous recommençons et tu nous repréviens, alors d’un coup je te répond dans ta langue et tu gueules de plus en plus fort et moi aussi puis tu retournes à ton festin et moi je jubile d’imaginer avoir été comprise par toi. Tu nous laisseras approcher, levant la tête sans cris. Nous nous sommes sentis autorisés, alors nous avons exagéré nos gestes. Tu as levé la tête plus longtemps, nous nous sommes immobilisés mais nous le savions tous, tu allais t’envoler…






Qui a eu le plus peur ? Nous de te voir t’envoler trop vite alors que nous étions encore trop loin pour pouvoir nous goinfrer de ta collerette en plumes blanches, du noir de tes ailes, de ta tête casquée et de tes yeux ronds ? Ou toi qui hésitais entre gourmandise et frayeur ?